Génération Cinq

Beijing +30 et progressisme de façade

L'Arabie saoudite élue pour présider le prochain grand rendez-vous féministe mondial

Le 3 avril dernier, l’ambassadeur d’Arabie saoudite auprès des Nations Unies (ONU), Abdulaziz Alwasil, a été élu président de la Commission de la condition des femmes, un organe onusien dont l’objectif est de protéger et de promouvoir les droits des femmes dans le monde.

Le vote était unanime parmi les 45 États nommés au sein de la commission. 

 

Pour rappel, le pays se situe au 131e rang sur 146 du Gender Gap Report, un indicateur mesurant les progrès des pays vers l’égalité des genres, et enregistre par ailleurs chaque année de graves violations des droits de la personne et des femmes.

Rappelons-nous par exemple que l’Arabie saoudite emprisonne régulièrement des femmes militant pour leurs droits sur son sol, comme Loujain Al-Hathloul et d’autres, dans des conditions déplorables : un peu contradictoire, non ?

Revenons sur l’âge d’or des droits des femmes

Pour comprendre le désarroi actuel des féministes, il faut retourner à Pékin, en 1995.

Il s’agit probablement du plus grand rassemblement en faveur de l’égalité des genres ayant eu lieu dans l’histoire. Notre Ambassadrice pour l’égalité des genres Delphine O le raconte très bien dans son livre “La diplomatie féministe : un sport de combat”: 189 pays à cette quatrième conférence de l’ONU sur les femmes, en faisant l’évènement le plus représentatif de l’histoire en termes de droits des femmes.

De cette conférence où plus de 17 000 représentant·e·s d’États ont participé, est née une feuille de route de 200 pages, détaillant clairement les stratégies et actions à mettre en place pour atteindre l’égalité.

Ce document est considéré, selon l’Ambassadrice et de nombreuses chercheuses féministes, comme l’apogée d’une ère où l’égalité des genres était placée au centre des préoccupations mondiales.

Un paysage politique en constant assombrissement

Si l’on pense souvent que les espaces onusiens ont peu d’impact sur l’ordre mondial, ils ont en réalité un rôle crucial dans l’établissement des normes et des comportements des États. Il est vrai que seules les résolutions du Conseil de sécurité sont contraignantes, c’est-à-dire que les États sont responsables devant le droit international de les respecter. Toutefois, les organes judiciaires internationaux sont insuffisants et, dans la réalité, l’ONU a peu de moyens à sa disposition pour assurer ce respect juridique.

La réelle force de cette organisation, et de la Commission sur la condition des femmes en particulier, est la création de standards internationaux. La participation des États devient un facteur déterminant de leur réputation, c’est-à-dire leur image à l’international, ce qui a des répercussions politiques et économiques importantes, même au niveau domestique.

Pour cette raison, la Commission n’est pas un espace de négociation pris à la légère. Si elle représente un potentiel clair de reconnaissance pour les activistes et les États membres favorables à l’avancement des droits des femmes, elle est aussi un espace propice à ce qui est appelé le backlash. En effet, les groupes anti-droits (par exemple anti-avortement, anti-contraception, ou pour une vision traditionnelle du rôle des femmes limitée à la sphère privée) s’y font une place grandissante.

Si les femmes saoudiennes ont récemment acquis plusieurs nouvelles libertés, faisant miroiter un semblant d’amélioration de leurs conditions de vie en les autorisant à étudier, conduire, voyager et travailler sans validation d’un tuteur (souvent le père, le frère ou le mari), le pays du Golfe reste très conservateur et est loin d’être un exemple en matière d’égalité des genres. Rappelons par exemple que le viol conjugal n’est pas considéré comme une infraction au sens du droit saoudien, ou encore que les femmes ont un devoir “d’obéissance raisonnable” envers leur mari et qu’elles ne peuvent pas divorcer sans l’accord de ce dernier.

Loin d’être anecdotique, cette élection peut – et va – avoir un impact sur les droits des femmes à travers le monde. Elle donne plus de pouvoir et de légitimité aux États qui souhaitent revenir en arrière sur les droits acquis ces dernières décennies. Cette élection dangereuse envoie un message au monde entier que les transgressions de l’Arabie saoudite sont acceptables et peuvent être relativisées.

Une déception mêlée d’inquiétudes

Cette année, nous étions plusieurs jeunes à nous organiser pour participer à cette Commission.

Si les progrès sont toujours aussi grisants – comme la constitutionnalisation de la liberté d’avorter en France, une immense victoire féministe – les potentiels retours en arrière sont de plus en plus inquiétants.

L’engagement de la France dans ces espaces multilatéraux est crucial dans la lutte contre le retour en arrière, et aux côtés de ses alliés féministes comme le Canada, l’Allemagne ou encore le Mexique.

La société civile a plus que jamais besoin de s’allier avec des États afin de résister à cette vague conservatrice et rétrograde. Il n’est pas acceptable que des décennies d’avancées soient remises en question à cause du manque de courage politique de l’ONU et de nos gouvernements. Un pays qui assujettit les femmes à leurs tuteurs masculins, les réprime et les emprisonne lorsqu’elles militent pour de meilleures conditions de vie, ne doit pas être encouragé dans son progressisme de façade.

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